Quand les séries parlent de nous : Mercredi Addams
- Jean-Didier Rosi
- il y a 14 heures
- 8 min de lecture
Ou comment avoir l’air parfaitement inadapté… tout en étant terriblement juste

Mercredi Addams ne sourit pas. Ou alors très rarement, et jamais pour les bonnes raisons. Elle observe le monde avec ce regard légèrement incliné qui semble dire : « Je vous vois. Et je ne suis pas impressionnée. »
À première vue, elle est tout ce que notre société aime qualifier de « difficile » : peu expressive, sarcastique, allergique aux conventions sociales et franchement peu motivée par le bavardage inutile. Et pourtant, elle fascine. Elle touche quelque chose de très précis, de très contemporain. Quelque chose qui dépasse largement la coiffure impeccable, l’uniforme sombre et le violoncelle joué comme on règle ses comptes avec l’humanité.
Mercredi Addams, c’est cette part de nous qui en a assez de faire semblant d’aller bien et elle le revendique haut et fort.
Une adolescente qui n’a pas signé le contrat social
Mercredi ne joue pas le jeu. Elle ne fait pas semblant d’aimer ce qu’elle n’aime pas, elle ne s’excuse pas d’être différente, et elle ne cherche absolument pas à être aimable.
Dans un monde où l’on valorise l’adaptabilité, la flexibilité émotionnelle et le sourire poli, elle fait figure d’anomalie statistique. Et c’est précisément là que ça devient intéressant. Car derrière cette posture radicale, il n’y a ni froideur, ni absence d’émotions. Il y a autre chose. Une intelligence fine, une lucidité presque dérangeante, et surtout une maîtrise émotionnelle qui frôle parfois l’auto-anesthésie. Comme tout un chacun, Mercredi ressent... Beaucoup parfois. Mais elle a appris très tôt qu’il valait mieux ne pas trop laisser voir ce qui se passe à l’intérieur de soi. Non par mépris des autres, mais par prudence. Toute son attitude reflète la protection de soi.
L’art subtil de ne dépendre de personne (surtout pas émotionnellement)
Sur le plan clinique, Mercredi incarne à merveille ce que l’on appelle un attachement évitant. Dit autrement : elle préfère compter sur elle-même plutôt que risquer d’avoir besoin de quelqu’un. Les relations humaines, elle les observe à distance. Les émotions trop visibles l’agacent. La dépendance affective lui donne probablement de l’urticaire.
Ce fonctionnement n’a rien d’un caprice d'adolescente. Il s’agit le plus souvent d’une stratégie d’adaptation très ancienne, mise en place lorsqu’exprimer ses besoins ou ses émotions n’était pas suffisamment sécurisant. Dans ces contextes, on apprend vite que l’autonomie est une valeur refuge.
Être fort, c’est ne pas attendre. Être lucide, c’est ne pas espérer. Être indépendant, c’est ne pas risquer d’être déçu. Mercredi ne rejette pas le lien. Elle s’en protège.
Quand l’intelligence devient une armure élégante
Mercredi est brillante, mais pas dans un registre émotionnel. Son intelligence est analytique, précise, presque chirurgicale. Elle découpe le monde, le comprend, l’anticipe. Elle observe les autres comme on observe un phénomène sociologique légèrement absurde.
C’est un mécanisme bien connu en thérapie : quand les émotions débordent ou menacent de faire mal, l’intellect prend le relais. On pense au lieu de ressentir. On analyse au lieu de se laisser toucher. On ironise au lieu de dire « ça me fait mal ».
L’humour noir de Mercredi n’est pas qu’un trait de caractère. C’est une soupape. Une manière élégante de garder la main sur ce qui pourrait devenir envahissant. Derrière chaque remarque cinglante, il y a souvent une émotion soigneusement rangée, comme un objet fragile que l’on ne sort qu’en cas d’absolue nécessité.
Une héroïne qui parle à ceux qui ne rentrent pas dans les cases
Beaucoup de personnes se reconnaissent en Mercredi sans forcément pouvoir expliquer pourquoi. Elles la trouvent « logique », « cohérente », parfois même rassurante. Ce n’est pas un hasard. Mercredi évoque un fonctionnement atypique, une manière différente d’être au monde, moins basée sur les codes implicites et davantage sur l’authenticité brute.
Elle ne comprend pas toujours les règles sociales non dites. Elle ne voit pas l’intérêt de feindre l’enthousiasme. Elle refuse les interactions superficielles. Cette posture fait écho à de nombreuses personnes hypersensibles, neuro-atypiques ou simplement épuisées par le théâtre relationnel permanent.
Mercredi se moque d'être intégrée dans la société. Elle veut simplement être vraie et se montrer telle qu'elle est.
Le trauma discret : Celui qui ne fait pas de bruit mais qui structure tout
Il n’y a pas chez Mercredi de grand trauma spectaculaire, pas de scène fondatrice que l’on pourrait isoler comme on entoure une date au marqueur rouge sur une frise chronologique. Et pourtant, tout dans son fonctionnement évoque ce que l’on appelle en psychologie, un trauma discret. Un vécu sans violence manifeste, sans abandon évident mais marqué par une sécurité émotionnelle jamais totalement incarnée. Une enfance où l’on n’a pas manqué d’amour, mais où l’on a appris très tôt à ne pas trop en attendre.
La famille Addams est aimante, soudée, loyale - mais elle est aussi, reconnaissons-le, "légèrement dysfonctionnelle" - au sens où elle fonctionne selon des codes qui lui sont propres, souvent à contre-courant des besoins émotionnels ordinaires.
Les émotions y sont soit théâtrales, soit parfaitement maîtrisées. On y célèbre la mort, le danger, l’étrangeté, mais on s’attarde peu sur les fragilités banales, les peurs simples, les doutes ordinaires. Dans cet univers où tout est intensifié, la vulnérabilité quotidienne n’est pas interdite… elle est simplement peu visible.
Et au cœur de cette dynamique se tient Morticia Addams.

Morticia est une mère aimante, indéniablement. Mais elle est aussi une figure écrasante de maîtrise, d’élégance émotionnelle et de contrôle absolu. Elle ne se laisse jamais déborder. Elle ne vacille pas. Elle ne doute pas à voix haute. Elle sait. Elle observe. Elle incarne une forme de perfection tranquille, presque inaccessible. À ses côtés, Mercredi ne trouve pas une mère à laquelle se confier, mais un modèle à égaler — ou à contourner.
La relation entre Mercredi et sa mère n’est pas conflictuelle au sens classique. Elle est tendue autrement. Il n’y a pas de cris, pas de rejet, pas de rupture. Il y a une distance feutrée, une rivalité silencieuse, une impossibilité subtile de s’identifier pleinement.
Comment se construire émotionnellement quand la figure maternelle semble déjà avoir tout compris, tout intégré, tout transcendé ? Où déposer ses émotions quand la mère n’en montre jamais le moindre débordement ?
Dans ce contexte, Mercredi apprend une chose essentielle : les émotions se gèrent seule. On ne les expose pas. On ne les partage pas. On les transforme en intelligence, en ironie, en contrôle. Ce n’est pas un apprentissage explicite, c’est une imprégnation, une transmission silencieuse. Morticia n’interdit rien, mais elle n’ouvre pas vraiment l’espace. Et l’enfant le plus lucide, dans ce type de système, devient souvent celui qui se suffit à lui-même.
C’est ainsi que se construisent certains attachements évitants, parfois transmis de manière transgénérationnelle. Non pas parce que les parents sont absents ou maltraitants, mais parce que l’autonomie émotionnelle est survalorisée. Parce que la dignité prime sur l’expression. Parce que la force est plus visible que la tendresse.
Mercredi n’a pas appris à refouler ses émotions. Elle a appris à ne pas les externaliser.
Avec le temps, cette stratégie adaptative devient une identité. Mercredi ne se dit plus « je me protège », elle dit « je suis comme ça ». Froide, indépendante, imperméable... alors qu’en réalité, elle est surtout extrêmement prudente. Prudente face au lien. Prudente face à la dépendance affective. Prudente face à l’idée même d’avoir besoin.
Dans une famille où l’étrangeté est la norme, Mercredi n’est pas en rupture. Elle est parfaitement cohérente. Elle est le produit d’un système où l’amour existe, mais où la place pour la vulnérabilité émotionnelle simple reste étroite. Et comme souvent dans ces configurations, l’enfant le plus intelligent devient celui qui se protège le mieux… et le plus tôt.
Ce qui force l’admiration chez Mercredi n’est donc pas son détachement, mais la finesse de son adaptation. Et ce qui touche profondément, c’est de sentir que derrière cette maîtrise impeccable, il y a une adolescente qui n’a jamais vraiment appris que l’on pouvait être aimée sans être irréprochable, ni autonome, ni forte en permanence.
Pourquoi Mercredi Addams nous touche autant aujourd’hui
Si Mercredi Addams résonne si fort aujourd’hui, ce n’est pas uniquement pour son humour noir ou son refus obstiné de se conformer aux attentes sociales (quoi que... ?). Elle incarne quelque chose de plus diffus, plus intime, et pourtant largement partagé : une fatigue émotionnelle collective.
La fatigue de devoir être sociable quand on est déjà vidé. La fatigue de devoir se montrer enthousiaste quand on aspire surtout au calme. La fatigue de devoir s’adapter, expliquer, rassurer, justifier. Justifier sa différence. Son besoin de solitude. Son besoin de silence.
Mercredi rassure parce qu’elle ne s’excuse pas d’être comme elle est. Elle assume ce que beaucoup taisent. Elle montre qu’on peut être intelligent sans être chaleureux, sensible sans être démonstratif, profond sans être expansif. Qu’il est possible d’avoir une vie intérieure riche sans la rendre constamment accessible aux autres. Mais derrière cette posture assumée, elle pose une question essentielle, presque inconfortable :
Jusqu’où peut-on se protéger sans s’isoler ?
Ce que Mercredi nous apprend, sans jamais faire la morale
Mercredi Addams ne nous invite pas à devenir plus froids, plus durs ou plus détachés. Elle met simplement en lumière une réalité que beaucoup connaissent intimement : la force, lorsqu’elle repose uniquement sur le contrôle, finit par coûter cher. Elle épuise. Elle rigidifie. Elle isole.
Son parcours suggère aussi que l’autonomie n’exclut pas le lien. Pensez à sa relation avec sa coloc' Enid, avec Eugène "le rejeté" ou même avec Tyler (le fils du shérif). L'histoire de Mercredi Addams nous apprend que l’indépendance émotionnelle n’implique pas l’absence de besoins. Et que la vulnérabilité, lorsqu’elle est choisie, progressive et sécurisée, n’est pas une faiblesse, mais une compétence émotionnelle qui s’apprend.
D’un point de vue thérapeutique, Mercredi incarne ces personnes qui ont appris à très bien fonctionner seules. Trop bien, parfois. Elles comprennent vite, analysent finement, anticipent beaucoup… mais peinent à déposer ce qui déborde, à demander, à s’appuyer. Pas par incapacité, mais par habitude. Parce que, longtemps, cela n’a pas semblé possible ou utile.
Mercredi ne rejette pas le lien. Elle n’a simplement jamais appris qu’il pouvait être sécure.
Être soi ne devrait jamais impliquer d’être seul(e). Encore faut-il avoir rencontré, un jour, un espace où l’on peut exister sans se défendre.
Et dans la vraie vie ?
Si Mercredi Addams vous ressemble un peu trop, si vous êtes fort(e), intelligent(e), indépendant(e) — et intérieurement fatigué(e) de tout porter seul(e) — alors il est peut-être temps d’explorer une autre manière d’être en lien. Une manière qui ne vous impose pas de vous renier, ni de vous transformer, ni de sourire pour faire plaisir.
Chez Thér’Happy Mons, l’objectif n’est pas de transformer les Mercredi en Enid hypercolorées. Il n’est pas question de forcer l’ouverture, ni de faire tomber brutalement des protections qui ont été nécessaires, parfois salvatrices, à un moment de la vie. Mon accompagnement vise autre chose.
Il s’agit de comprendre ses mécanismes, d’apprivoiser ses émotions et de créer des liens qui ne menacent pas l’identité. De passer d’un contrôle permanent à une sécurité intérieure plus souple. D’apprendre que l’on peut rester lucide, autonome et singulier.ère, tout en n’étant plus seul(e) face à soi-même.
Morale de cette histoire :
Au fond, le vrai courage n’est peut-être pas de tout maîtriser mais d’oser, enfin, ne plus être invulnérable.
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Et rassurez-vous : personne ne vous demandera de sourire pour la photo 😉.
Jean-Didier Rosi
Coach et thérapeute


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