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Jeux psychologiques au travail

Entre oui et non

Tensions non traitées , réunions inefficaces et communication dysfonctionnelle


Certaines réunions se terminent sans éclat. Sans conflit ouvert. Sans insulte.

Sans décision absurde non plus. Et pourtant, tout le monde en sort vidé.


Certains ont monopolisé la parole. D’autres n’ont rien dit. Les vrais sujets ont été contournés. Les tensions sont restées entières. Et chacun est reparti avec l’impression d’avoir “fait le job”… alors qu’au fond, rien n’a vraiment été réglé.


Ce type de scène n’a rien d’anecdotique. Dans de nombreuses organisations, les tensions au travail ne viennent pas uniquement de manques de compétences, de moyens ou d'une mauvaise organisation. Elles prennent aussi racine dans des mécanismes relationnels invisibles, répétitifs, improductifs et émotionnellement coûteux.


L’Analyse Transactionnelle (AT), développée par Eric Berne, propose une grille de lecture particulièrement utile pour comprendre une partie de ces difficultés relationnelles en entreprise : les jeux psychologiques au travail.


Derrière ce terme, il ne faut pas entendre uniquement manipulation volontaire ou stratégie perverse. Il s’agit souvent d’interactions automatiques, parfois banales en apparence, mais qui finissent par produire toujours le même résultat : frustration, ressentiment, blocage, perte d’énergie, démotivation et climat relationnel dégradé.

Pour les dirigeants, les managers et les services RH, apprendre à repérer ces jeux psychologiques en entreprise n’a rien d’accessoire. C’est devenu une compétence stratégique pour améliorer la communication au travail, limiter les tensions et rendre les réunions plus efficaces.


Quand les réunions au travail tournent en rond sans qu’on sache vraiment pourquoi


Dans beaucoup d’équipes, le problème n’est pas toujours le conflit ouvert. Le plus usant est souvent plus discret.


Ce sont ces réunions de travail :

  • où l’on parle plus longtemps de sujets périphériques que du vrai problème ;

  • où chacun sent qu’il y a une tension, sans que personne ne la nomme ;

  • où des solutions sont proposées, puis écartées les unes après les autres ;

  • où certains parlent beaucoup, tandis que d’autres se taisent ;

  • où l’on repart sans décision claire, avec le sentiment diffus d’avoir perdu du temps.


À première vue, cela ressemble à un défaut d’animation, de méthode ou d’organisation. Mais bien souvent, le problème est aussi relationnel.


Ce qui se joue ne se situe pas seulement dans le contenu des échanges, mais dans leur double niveau : ce qui est dit explicitement… et ce qui circule implicitement en dessous.

C’est précisément là que la notion de jeu psychologique au travail devient éclairante.


Que sont les jeux psychologiques au travail ?


Un jeu psychologique est un échange relationnel qui fonctionne sur deux plans à la fois :

  • un niveau explicite, rationnel, socialement acceptable ;

  • un niveau implicite, émotionnel, indirect, souvent inconscient.

L’échange paraît parfois banal. Pourtant, il conduit presque toujours à une issue prévisible : frustration, incompréhension, ressentiment, sentiment d’impuissance ou impasse.


Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il ne s’agit pas forcément d’une manipulation délibérée. Dans bien des cas, ces mécanismes sont automatiques. Ils permettent aux individus de satisfaire certains besoins psychiques — reconnaissance, sécurité, positionnement, protection, valorisation — sans les exprimer clairement.


En entreprise, les jeux psychologiques apparaissent particulièrement :

  • sous pression ;

  • dans les situations ambiguës ;

  • lorsque la communication directe semble risquée ;

  • dans les cultures organisationnelles qui évitent le conflit ouvert ;

  • quand les rôles, les responsabilités ou les attentes manquent de clarté.


Pourquoi les jeux psychologiques usent autant les équipes


Parce qu’ils créent une fatigue invisible.


Ils ne produisent pas toujours un grand conflit spectaculaire mais souvent quelque chose de plus sournois :

  • des réunions inefficaces ;

  • des tensions qui se répètent ;

  • des décisions retardées ;

  • un climat de méfiance ;

  • des collaborateurs qui se protègent au lieu de coopérer ;

  • des managers qui s’épuisent à tenter de réguler ce qui n’est jamais dit clairement.


Autrement dit, ce qui use une équipe n’est pas toujours ce qui crie le plus fort. C’est souvent ce qui s’installe à bas bruit.


“Oui, mais…” : le jeu psychologique des réunions interminables


C’est l’un des jeux psychologiques les plus fréquents en réunion.


Situation typique

Une personne expose une difficulté. L’équipe propose des pistes qui sont toutes rejetées l'une après l'autre.

« Oui, mais ce n’est pas applicable ici. »

« Oui, mais on manque de moyens. »

« Oui, mais la direction ne validera jamais. »

« Oui, mais ce n’est pas si simple. »


Au bout d’un moment, les autres participants sont assaillis des mêmes ressentis : lassitude, irritation, découragement, parfois colère.


Ce qui se joue réellement

En apparence, la personne demande de l’aide. En réalité, le processus confirme parfois autre chose :rien n’est possible, rien ne changera, la situation est sans issue.

Le bénéfice psychologique n’est pas la résolution du problème, mais la validation d’une croyance ou d’une position intérieure.


Exemple dans le secteur hospitalier

Un groupe d’infirmières évoque une surcharge de travail chronique. Leur déléguée syndicale en fait part à la direction lors d’un CPPT. Après étude, plusieurs pistes sont proposées :

  • une réorganisation et une priorisation des tâches ;

  • un recours plus important aux intérimaires ;

  • un ajustement des plannings.


Mais chaque option est invalidée.

Résultat : sentiment d’impuissance de la hiérarchie, frustration croissante, tensions dans l’équipe et blocage durable.


Coût pour l’organisation

  • perte de temps en réunion ;

  • démotivation des managers ;

  • absence d’action concrète ;

  • climat fataliste ;

  • usure relationnelle.


“Coincé !” : la chasse à l’erreur qui détruit la confiance au travail


Ce jeu apparaît souvent dans les environnements hiérarchiques, très contrôlants ou peu sécurisants psychologiquement.


Scénario

Une personne attend qu’un collègue fasse une erreur pour la relever, parfois publiquement : « Voilà, je savais bien que tu finirais par te tromper. »


Exemple en management

Un chef de service vérifie systématiquement le travail d’un nouveau collaborateur et souligne chaque imperfection devant l’équipe.


Ce qui se joue

Le but apparent est la qualité ou le contrôle. Mais en profondeur, il peut s’agir de tout autre chose :

  • besoin de renforcer sa position ;

  • méfiance préexistante ;

  • insécurité personnelle ;

  • besoin de supériorité ;

  • difficulté à faire confiance.


Effets collectifs

  • climat de peur ;

  • inhibition de l’initiative ;

  • rétention d’information ;

  • augmentation des erreurs sous stress ;

  • perte de confiance envers le management.


Dans ce type de contexte, les collaborateurs ne cherchent plus à bien faire. Ils cherchent d’abord à éviter la faute visible.


“Fais-moi faire” : quand la règle bloque la responsabilité


Ce jeu psychologique est fréquent dans les grandes structures, dans certaines administrations, dans le secteur public ou hospitalier, mais pas uniquement.


Scénario

Un collaborateur affirme qu’il n’a pas le choix :

« On m’a demandé de le faire. »

« Ce n’est pas moi, c’est la procédure. »

« Je ne fais qu’appliquer ce qu’on m’a dit. »

Même lorsqu’une marge de manœuvre existe.


Ce qui se joue

Cette posture permet parfois de :

  • se protéger en cas d’échec ;

  • éviter la responsabilité personnelle ;

  • réduire l’anxiété liée à la décision ;

  • éviter le conflit avec la hiérarchie ;

  • maintenir une image de conformité.


Coût pour l’organisation

  • rigidité excessive ;

  • innovation bloquée ;

  • sentiment d’impuissance collective ;

  • baisse d’engagement ;

  • dilution des responsabilités.


Quand plus personne ne se sent réellement auteur de ses choix, la coopération devient mécanique, prudente et appauvrie.


“Regarde tout ce que je fais pour toi” : le surinvestissement toxique


Ce jeu apparaît souvent chez des collaborateurs très investis, chez des profils devenus indispensables, ou chez certains managers contrôlants.


Scénario

Une personne en fait beaucoup. Elle prend des tâches supplémentaires. Elle rend service en permanence. Elle devient incontournable.

Puis, un jour, elle laisse éclater son ressentiment :

« Personne ne voit tout ce que je fais. »

« Si je n’étais pas là, tout s’effondrerait. »


Ce qui se joue

L’aide apportée n’est pas toujours purement altruiste. Elle peut aussi servir à obtenir :

  • de la reconnaissance ;

  • une sécurité de position ;

  • un pouvoir moral ;

  • une protection contre le rejet ;

  • une forme de contrôle.

Quand cette reconnaissance n’arrive pas, ou pas assez, la frustration devient explosive.


Conséquences dans l’organisation

  • dépendance excessive à une personne ;

  • difficulté à déléguer ;

  • surcharge et risque de burn-out ;

  • tensions interservices ;

  • culpabilisation de l’équipe.


Pourquoi les jeux psychologiques sont si fréquents en entreprise


Parce qu’ils remplissent souvent des fonctions psychologiques importantes dans un environnement professionnel contraint.


Éviter la confrontation directe

Dire clairement ce que l’on ressent, ce que l’on attend ou ce que l’on refuse peut sembler risqué.


Préserver son image professionnelle

Il paraît parfois plus acceptable de jouer un rôle que d’avouer :

  • son incertitude ;

  • son désaccord ;

  • sa fatigue ;

  • sa peur ;

  • son besoin de reconnaissance.


Maintenir un équilibre relationnel

Même dysfonctionnel, un système connu peut sembler plus rassurant qu’un changement incertain.


Reproduire des modèles appris

Les comportements relationnels acquis dans l’enfance ou dans des expériences professionnelles antérieures se rejouent souvent sans que l’on en ait pleinement conscience.


Les coûts cachés des jeux psychologiques pour l’entreprise


Les jeux psychologiques au travail n’apparaissent dans aucun tableau de bord. Et pourtant, leurs effets sont bien réels.


Sur la performance

  • décisions retardées ;

  • réunions inefficaces ;

  • perte d’énergie ;

  • baisse de productivité ;

  • temps relationnel absorbé par des échanges stériles.


Sur la santé au travail

  • stress chronique ;

  • fatigue émotionnelle ;

  • conflits interpersonnels ;

  • usure managériale ;

  • burn-out relationnel.


Sur la culture organisationnelle

  • méfiance diffuse ;

  • communication indirecte ;

  • désengagement ;

  • baisse de coopération ;

  • turnover accru.


Dans le secteur des soins de santé, ces effets peuvent impacter la qualité de prise en charge des patients. Dans le secteur public, c’est le service au citoyen qui en pâtit. Dans les entreprises privées, c’est la performance globale qui se fragilise.


Comment améliorer la communication au travail et sortir de ces mécanismes


L’objectif n’est pas de supprimer toute émotion du travail. Ce serait illusoire. L’enjeu est plutôt de rendre les échanges plus clairs, plus responsables et plus adultes.


1. Nommer le processus relationnel

Au lieu de débattre indéfiniment du contenu, il peut être utile de mettre des mots sur ce qui se passe dans l’échange : « J’ai l’impression que les solutions proposées ne vous conviennent pas. Qu’est-ce qui vous aiderait réellement ? »


2. Responsabiliser sans accuser

Ramener chacun à sa part d’action possible : « Qu’est-ce qui dépend de vous dans cette situation ? »


3. Clarifier attentes, rôles et limites

Le flou organisationnel nourrit les malentendus, les projections et les jeux psychologiques.


4. Encourager une communication plus directe

Former les équipes à l’assertivité, à la gestion des conflits, à l’écoute active ou à la communication non violente réduit le recours aux scénarios implicites.


5. Travailler la culture managériale

Les jeux psychologiques se développent davantage dans les environnements :

  • autoritaires ;

  • opaques ;

  • imprévisibles ;

  • peu sécurisants psychologiquement ;

  • où l’on évite de traiter les tensions dès qu’elles apparaissent.


Ce qui abîme une équipe ne fait pas toujours de bruit


C’est sans doute l’un des points les plus importants à retenir.


Ce qui mine durablement une équipe n’est pas toujours spectaculaire. Ce ne sont pas seulement les grandes crises, les conflits déclarés ou les personnalités ouvertement toxiques.


Ce sont aussi :

  • les réunions qui tournent à vide ;

  • les tensions que l’on contourne ;

  • les rôles que chacun rejoue sans s’en rendre compte ;

  • les faux échanges qui donnent l’illusion de communiquer ;

  • les non-dits qui finissent par prendre toute la place.


Apprendre à repérer ces mécanismes, ce n’est pas chercher des coupables. C’est donner à l’organisation une chance de sortir des scénarios répétitifs, de restaurer des échanges plus sains et de retrouver de la coopération là où s’installait l’usure.


Conclusion : comprendre les jeux psychologiques au travail pour prévenir les tensions


Les tensions relationnelles au travail ne relèvent pas uniquement d’un problème de caractère, d’humeur ou de susceptibilité. Elles peuvent révéler des mécanismes beaucoup plus structurés, qui influencent directement :

  • la qualité du travail ;

  • la motivation des équipes ;

  • la santé mentale au travail ;

  • l’efficacité des réunions ;

  • la performance globale.


Les entreprises qui investissent dans la compréhension de ces dynamiques disposent d’un avantage réel : elles transforment des échanges stériles en opportunités de clarification, d’apprentissage et de coopération.


Car derrière une réunion qui tourne en rond, derrière une tension qui se répète, derrière une frustration qui ne se dit jamais vraiment, il y a souvent un besoin qui n’a pas trouvé de voie d’expression plus claire. Et lorsque ce besoin peut enfin être formulé, le jeu devient beaucoup moins utile.


Accompagnement professionnel


Si votre organisation est confrontée à :

  • des tensions récurrentes ;

  • des réunions inefficaces ;

  • une communication difficile ;

  • un climat relationnel dégradé ;


Un accompagnement externe peut aider à restaurer des interactions plus constructives, plus durables et plus sereines. Formations, ateliers et interventions ciblées permettent aux équipes de mieux repérer ces mécanismes implicites, de sortir des scénarios relationnels improductifs et de retrouver un fonctionnement plus fluide, plus responsable et plus efficace.



Jean-Didier Rosi Coach et Formateur

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